Être maraîchère aujourd’hui en France

25/03/22

Être femme maraîchère

Qui sont les maraîchères ?

 

Quand on propose aux maraîchères de prendre la parole, elles se saisissent de l’occasion. Pour elles, c’est la possibilité de s’exprimer sur des sujets qui leur tiennent à cœur, qui les animent au quotidien dans leur métier. Pour nous, une occasion en or de démontrer que, comme leurs homologues masculins, les maraîchères sont multiples. Parcours, type d’exploitation, environnement familial et professionnel, objectifs, … Il y a autant de profils que de maraîchères. Néanmoins, elles posent ensemble un regard affuté sur un métier en plein évolution.

 

Avant tout, des cheffes d’exploitation

 

Les femmes se lancent-elles sur des plus petites surfaces, seules ou en couple, font-elles appel à des salariées ? En maraîchage diversifié, il n’y a pas de règle ! Chacune fait avec son modèle, ses objectifs.

Maraîchère employeuse …

 

Retraitée de la métallurgie, Nathalie Aiken a créé Les Jardins de Simone il y a 2 ans. Auparavant, elle était cheffe d’entreprise. Alors, diriger une exploitation de plus de 3 hectares n’a rien pour l’effrayer. Elle possédait un terrain de 7ha et cherchait à se reconvertir dans une activité agricole (elle a envisagé un temps l’horticulture avant d’opter pour le maraîchage).
Avec 18 tunnels à fraises et 4 grandes serres pour les primeurs, lancer cette exploitation a été un lourd investissement, tant financier que physique. Nathalie n’a pas pris de vacances en 3 ans. Elle s’est lancée toute seule en production, avec l’aide ponctuelle de son mari sur les gros postes techniques. Aujourd’hui, Nathalie emploie 3 CDI et reçoit stagiaires et apprenti·e·s de l’école d’ingénieurs agricoles.

Alexandra, 42 ans et mère de 3 enfants, travaillait aussi dans la métallurgie, mais en tant que commerciale. Elle pratiquait la permaculture sur son temps libre et était investie dans le milieu associatif écologique. Lorsqu’elle démissionne, c’est pour obtenir son BPREA il y a 2 ans (“avant la crise du COVID” précise-t-elle).

Sur un plein-champ de 5000 m2 et un verger maraîcher d’1,5 ha, son projet Terre d’Envol allie maraîchage et insertion. Dans un secteur géographique où se trouvent beaucoup de maraîchers, l’accès à la terre est difficile, les terrains sont très chers. Une association possédant un parc de 8 hectares lui met un terrain à disposition et elle a fait appel à des investisseurs privés. Ainsi elle n’est pas seule sur le sujet administratif et financier, et peut se concentrer sur l’essentiel : la production et la transmission. Avec objectif à terme de pouvoir ouvrir le lieu au public. Situé dans la métropole lilloise, ce projet de maraîchage urbain en pleine ville sera facilement accessible aux citadins.

… ou micro-ferme en solo

 

Anne Maury s’est reconvertie depuis 6 ans après une carrière comme infirmière de bloc opératoire à Nice. Un besoin de travailler à l’extérieur, de retourner à la terre. La première difficulté a été à Pôle Emploi, où elle a dû faire face à l’incompréhension de son projet de reconversion.

Après avoir été salariée pendant 5 ans chez des maraîchers, Anne se confronte à la difficulté de trouver une terre pour installer sa ferme. Elle a en poche un CAPA production mais pas de BPREA et, à 40 ans, est trop « âgée » pour prétendre au DJA.

Elle s’associe avec sa sœur jumelle pour acheter une maison sur un terrain agricole de 5000 m2. Aujourd’hui, Anne est seule sur le jardin (elle n’aime pas le mot “exploitation”) et souhaite le rester. Ne pas s’agrandir et rester indépendante, sans dettes.

 

La Maraîchère et le conjoint collaborateur

 

Dans l’image d’Epinal du maraîchage, la maraîchère est la femme du maraîcher. Alors que c’est parfois exactement l’inverse …

Perrine Guinet a passé son BPREA il y a 10 ans avec le désir de travailler dans l’agriculture. Elle s’installe en 2014 comme cotisante solidaire, et commence à vivre de la vente en 2017. Son conjoint Jérôme, qui continue son métier de son côté, prend le statut de conjoint collaborateur.

La maison est achetée avec 1ha de terrain pour créer une micro-ferme Le Jardin de la Corne : 6000m2 de légumes plein champs et 500 m2 de serre froide. Perrine me partage la difficulté d’être prise au sérieux, notamment par les fournisseurs, quand on monte une micro-ferme. “Un devis pour une seule serre, ça ne les intéresse pas”.

Informaticienne de métier, Virginie Roussel s’est reconvertie dans le maraîchage après un burn-out en 2013. Alors en quête de sens, elle trouve sa vocation en désherbant des carottes lors d’un stage en maraîchage !

Elle rachète la maison familiale et loue les terres agricoles qui l’entourent en 2018. Aujourd’hui, elle fait encore peu de volume : son objectif est de maîtriser les itinéraires techniques avant de faire grandir l’exploitation. Au départ elle pensait travailler toute seule, en mécanisant. Mais elle s’aperçoit que ce n’est pas bon pour le moral … Elle travaille aujourd’hui avec une salariée en reconversion professionnelle. Son mari, qui continue sa propre activité professionnelle, a pris le statut de conjoint collaborateur. Donnant régulièrement des “coups de main” sur la ferme, il est important qu’il ait cette reconnaissance légale.

 

Femme maraîchère en Bretagne Ille-et-Vilaine réseau GAB

En Bretagne, Virginie Roussel s’est spécialisée dans les légumes atypiques et exotiques (Crédit photo : Nicolas Le Beuzit)

 

 Quelles solutions pour l’accès à la terre ?

 

On le voit dans ces exemples très variés, l’accès à la terre a toujours été un sujet compliqué. Avec ou sans diplôme agricole, il est difficile de trouver des terres où s’installer. La solution que certaines ont trouvé est d’acheter une maison et d’en exploiter les terres.

Si Virginie, elle, loue ses terres, Cyrielle Nolot a opté pour le fermage. Après 10 ans dans la vente et les RH, elle a eu envie d’entrepreneuriat avec du sens. Elle passe son BPREA en 2021 à Saintes. Mais c’est difficile de trouver des terres quand on est une “NIMA” (personne non-issue du milieu agricole) … surtout quand on est un petit gabarit d’1m50. “On est pas pris au sérieux ».

C’est le réseau qui va faire toute la différence. Aidée par un agriculteur de son village, elle obtient 1 ha et 1 hangar en fermage. “Le relationnel est extrêmement important. C’est Madame le maire qui m’a donné ce contact.” Son conseil : “Il ne faut pas avoir peur de toquer aux portes !”

 

Créer sa place dans ce milieu professionnel.

 

Difficile de faire sa place en tant que maraîchère en France aujourd’hui ? Selon vos témoignages, cela dépend beaucoup du lieu d’installation (réseaux existants de maraîchers, …), de son parcours de vie et … des stéréotypes qui y sont accolés.

 

Le sujet épineux de la reconversion …

 

En termes de crédibilité professionnelle, Alexandra remarque que, “quand on vient d’un milieu masculin, ça aide auprès des autres agriculteurs ou des partenaires”. Elle fait la comparaison avec une collègue, issue de l’éducation nationale, qui ne recevait pas le même accueil.

Nathalie, elle, ne se sent pas intégrée parmi les autres agriculteurs de son secteur géographique, qui ne sont pas maraîchers, et pour lesquels elle est toujours “la parisienne” reconvertie.

… Et des stéréotypes de genre

 

Céline Nafteux a été sage-femme pendant 10 ans. Elle rencontre Dominique, maraîcher installé depuis 2012 à Ploërmel (La ferme de Gourhert) et devient son associée en 2017. Ses valeurs s’accordent plus à ce métier qu’au milieu hospitalier.

Entre Céline et son compagnon, les postes sont répartis par affinité et expérience. Mais s’il y a égalité dans le couple sur la ferme, ce n’est pas forcément le cas dans le regard des autres, notamment dans le milieu agricole. “On reviendra quand monsieur sera là”, disent les chasseurs ou les représentants en mécanique. Auxquels répond Dominique : ”C’est pas avec moi qu’il faut voir ça, c’est avec ma femme !”

Perrine cumule les freins à la légitimité : une femme, néo-rurale, en micro-ferme, qui s’installe en dehors de sa région d’origine, … Quand les fournisseurs arrivent, on lui demande : “Il est où, le responsable maraîchage ?” Le gars qui s’occupe de la mécanique préfère parler à Jérôme, alors même qu’elle a choisi de se former en conduite de tracteur et en soudure.

Un travail plus difficile pour les femmes ?

 

Nathalie s’attend à ce que ses salariées femmes fournissent le même travail que les hommes, là où celles-ci voudraient parfois privilégier le travail administratif ou la vente. Pour elle, il est vraiment important pour les femmes d’apprendre à conduire les tracteurs.

Son conseil à celles qui souhaitent s’installer en maraîchage pour l’aspect “romantique” du métier : “Passer un hiver en maraîchage, c’est le baptême du feu”. Cela permet de savoir si on pourra tenir dans le temps sans se décourager.

 

Femme maraîchère sur son tracteur

Cyrielle Nolot sur son tracteur (Alma Mater – Charentes-Maritime)

 

Pour Laetitia Cayrat, au niveau physique, le métier est fatiguant pour les hommes comme pour les femmes. Et les 2 doivent apprendre à connaître leurs limites (on le leur répète beaucoup en formation et en stage).

 

La question, essentielle, du sens

 

Laetitia est actuellement en formation BP à Combourg avec son compagnon Julien. Ils ont le projet de s’installer ensemble. Cela n’a pas été facile de rentrer dans la formation en tant que couple mais ils ont défendu leur projet.

Son point de vue est qu’aujourd’hui, il n’y a plus de différence entre hommes et femmes dans le maraîchage, parce qu’on ne fait plus ce métier pour les mêmes raisons qu’autrefois. Il s’agit aujourd’hui d’un métier-passion, d’un métier de convictions. Il y a une nouvelle génération de maraîcher·e·s, et ça fait évoluer les choses.

Le sens, qui porte au quotidien, est en effet revenu dans beaucoup de témoignages.

Anne me dit qu’aujourd’hui, elle a le sentiment d’apporter autant en tant que maraîchère que lorsqu’elle était infirmière. “J’ai arrêté de faire du curatif pour faire du préventif : l’alimentation est la première médecine !”

Céline fait aussi le lien avec sa vie “d’avant”. Elle aimait beaucoup échanger lorsqu’elle était sage-femme, et retrouve cela avec la clientèle. “Les clients font partie de la vie de la ferme”. Certains sont devenus des amis. “On est jamais seul en maraîchage”. Céline apprécie le soutien entre collègues, la visite des jeunes qui s’installent dans la région.

“C’est pas facile le métier de maraîchère : beaucoup de temps, beaucoup de travail. Mais c’est un très beau travail quand on le fait à plusieurs”

 

Lire aussi :

[Vidéo] Le Vieux Hangar : “La ferme est créatrice de lien”

« On dit parfois que les agriculteurs sont isolés. Moi franchement c’était ma peur, de me sentir isolée dans ce métier là. En fait c’est toi qui crée ton environnement, la ferme reflète notre personnalité. Tout ce qu’on a créé autour, moi je suis contente de ce résultat là. »

 

Adapter le travail à l’humain, pas l’inverse !

 

Virginie s’est engagée dans le GAB 35, à la base pour sortir de la ferme, rencontrer du monde en dehors de l’activité commerciale. Elle découvre la sociocratie, s’investit dans le conseil d’administration et porte le projet de la parité dans les instances dirigeantes de l’association. “Il ne faut pas que les hommes parlent pour nous. C’est possible, et ce qu’on peut faire à petite échelle, on peut le faire à grande échelle. Regroupées à plusieurs, c’est plus facile.” Les choses peuvent changer, et elle prend pour exemple le pôle le bio au féminin au salon La Terre est notre métier.

Elle milite également pour l’adaptabilité des outils. Pourquoi utiliser la force quand on peut découvrir des possibilités plus ergonomiques ? Pourquoi est- il compliqué de trouver des gants professionnels de petite taille ?

“On doit être l’égale de l’homme alors que le matériel n’est pas adapté”, remarque Alexandra. Et en effet, pour Cyrielle, “petit gabarit”, le besoin d’adapter le matériel est bien là ! Les outils sont lourds, les manches trop longs. Difficile d’atteindre les pédales sur son micro-tracteur. Il lui faut beaucoup de recherches pour trouver les outils adaptés.

Au-delà de l’aspect physique, lorsque l’on est maraîchère et maman, la question du bien-être passe aussi par l’équilibre entre vie à la ferme et vie familiale.

 

Concilier maraîchage et vie de famille

 

Depuis son installation, Perrine a fait l’expérience de deux congés maternité. Lors de la première, elle avait le statut de cotisante solidaire … donc aucune aide ! “Heureusement, ma fille est née en hiver”. A partir de 2017 elle peut bénéficier de la MSA, ce qui lui permet d’embaucher un temps plein et demi pour la remplacer sur la ferme pendant son congé materinite. “Par contre attention, pour les maladies non-professionnelles on a rien du tout, il faut souscrire une assurance privée”.

“C’est important d’être entourée quand on a des enfants en bas-âge”, pour s’en occuper en cas de pépin : “ quand on doit faire les semis en pleine saison et que la crèche nous appelle !” “La charge mentale de l’organisation familiale touche quand même surtout les femmes, or le maraîchage en lui-même est également une charge mentale (planning, …), et doit être partagée !”

Article rédigé par Valériane Eulry - Le 25 mars 2022

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